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Le jour le plus long – Denis Clerc au 30 ème Marathon de Paris

En marge du VTT, découvrez l’aventure de notre ami Denis Clerc au 30 ème Marathon de Paris.

Dimanche 9 avril :
Il est 5 heures, Denis* s’éveille…Je pense à Dutronc…
Le réveil sonne plusieurs fois mais je reste allongé quelques minutes. Les idées se bousculent. C’est un grand jour, le jour de mon premier marathon. Je savoure…

Lever 5h15: Le départ est prévu à 8h45 pour les besoins du direct de France 3. Je me sens bien, déjà concentré en me levant. Pas de stress apparent.
J’ai bien dormi même si j’ai eu du mal à trouver le sommeil hier soir.
J’entendais Sandrine en train de ranger la vaisselle à l’étage et je me voyais déjà en train de courir…
Au petit dej’, ça me rassure, je fais comme on le conseille dans les revues spécialisées : du Gatosport d’Overstim’s, du thé, un peu de jus de fruit et rien d’autre.
Après plusieurs passages obligés aux toilettes, (4 fois, pas moins m’a dit Stéphane, mon p’tit frère marathonien) j’accroche sur mon corps les tubes de gel avec de l’Elastoplast. Je les colle sur les hanches, les flancs. On les sent pas en courant. Je protège également les tétons avec 2 bandes adhésives placée en croix. Un autre conseil de Steph,  je mets de la vaseline à l’entrejambe, sous les aisselles. Il fait encore nuit et je me prépare dans le silence pour ne pas réveiller les enfants. C’est un bon moment, bien tranquille. Mes gestes sont sûrs.

Ma tenue est prête de la veille : La classe ! Un ensemble Asics blanc et rouge, la casquette achetée hier par Ludo* au marathon expo, les baskets Nike avec la puce attachée au-dessus des lacets. J’ai le dossard rouge n°5214 devant et derrière un dossard avec mon prénom, merci le sponsor 718.008..
Dehors, il fait froid. + 3 °a prévenu météo France. J’ai tout prévu. Laurent, un copain, m’a filé un vieux pantalon de survet marine souillé par de la peinture blanche, sur la tête un bonnet des Euroskis en Italie, la veste de l’ Alpe d’huez,  un tee-shirt de Brouzet-les- Ales et sweet  manche longue Eider de l’Aventure Catalane. Un vrai journaliste sportif ! Je suis habillé de bric et de broc car tous ces vêtements seront abandonnés tout à l’heure dans le sas du départ. J’ai aussi préparé la boisson d’attente qui nous a fait tant rire hier soir avec Pistache, un comédien . Non, ce n’est pas de l’immodium.

6h45 : Je descends le boulevard de Strasbourg à Nogent-sur-Marne pour prendre le RER de 7h03. Je me sens hyper bien. J’ai pris une gorgée de boisson d’attente. Ca va, c’est bon et ça rassure. J’ai rien oublié. Je suis prêt. Ca fait 2 mois et ½ que je me prépare pour ce marathon à raison de 4/5 sorties par semaine, ce n’est pas maintenant que je vais flancher. J’ai un objectif un peu fou : faire moins de 3 heures. Je sais que c’est presque pari impossible et j’essaie de me dire que 3h15 serait bien aussi. Mais comme je suis un compétiteur, je reste fixé sur cette cible 2h59’59 soit 4’15 au kilo (14 km/h). Comme je vaux 1h24’55 au semi-marathon réalisé à la Grande Motteen Mars, je sais que cela va être très dur, très, très dur. Mais bon, entre les temps de Stéphane et la saine rivalité avec le jeune Ludo, je vais m’arracher.

6h59: Je suis sur le quai du RER.
Dans la gare, il n’y a que 6 à 7 personnes, Que des mecs, que des joggers qui vont à l’Etoile. Vu mon accoutrement et les baskets qui me trahissent , il y a des regards en coin, des ½ sourires, des questionnements. En suis-je ou pas ?  J’intrigue les runners avec mon falzar de peintre. On me regarde de la tête au pieds. Une drôle d’ambiance. J’ai l’impression d’être un gaydragué dans un endroit glauque !

7h15 : Arrivée à Nation où j’ai rendez vous avec Ludovic Trabuchet*, Mathieu Gibert* et Fredéric Foulquier*. Ils sont un poil enretard et il y a de plus en plus de coureurs dans les rames.

7h23 :Ils sont là, souriants. Quelques conneries autour de la soirée d’hier et de la boisson d’attente et nous voici à Etoile. Il est 7h40 ce dimanche matin et c’est jour de pointe. Il y a des bouchons dans les couloirs. Ca promet. Dehors, il fait jour, beau et plutôt froid.
On se fait une série de photos souvenirs super belles, tous ensemble et direction la consigne pour laisser notre sac. A l’intérieur, tous mes vêtements de rechange pour aprèsla course. L’organisationest bien rodée
malgré le nombre de participants. Les tentes blanches sont placées en file indienne sur le haut de l’avenue Foch, l’avenue la plus chère du monde est un vrai bazar àla Barbès. Toutle monde pisse sur les pelouses, c’est deg…

8h15 :Déguisés avec nos ponchos en plastique poubelle ( Merci jogging international), on se dirige vers notre sas à l’avant des 36000 ! On a vraiment un bon dossard juste derrière les préférentiels et les internationaux.( ils sont 4000) Nous sommes 2500 furieux à vouloir faire 3h00 ! Fred a un gros problème, genre grosse commission. Tout est prévu.
Dans les sas, il a 4 chiottes pour les stressés et une belle file d’attente. En revanche, on ne le reverra plus avant 5-6 heures. Disparu le Fred.

8h30 :Départ pour les handicapés. Ca s’approche pour nous. Les yeux deviennent brillants. «les gars, on peut plus reculer maintenant» «Pas de soucis, on va y arriver. On se prépare pour ça depuis 2 mois»
Y’a du spectacle dans les sas. Tout le monde pisse accroupi par terre ou dans des bouteilles avec plus ou moins de maladresse. L’heure est grave. Nous sommes agglutinés comme des sardines et, malheureusement, certains tremblent un peu au moment fatidique. Exemple : Matthieu. Il urine par mégarde sur mon poignet ! Sympa celui-là.  «  Excuse-moi Denis. Franchement, je n’ai pas fait exprès. » Il a l’air sincèrement désolé. Partout, il y a des rigoles d’urine.
C’est chouette. J’en profite pour me déshabiller. Je laisse sur place, à mes pieds, mes vêtements et ma bouteille de pisse encore chaude. Les tee shirt volent aussi au-dessus des têtes, c’est l’autre méthode pour s’en débarrasser.
On prend notre dose anti-crampes sous forme de gel.
Tout à l’heure, il faudra faire attention de ne pas trébucher dessus lors du départ car tous les autres devant font pareil.
L’attente se passe super bien. Le fait d’être avec Ludo etMathieuest vraiment un bonheur partagé. On s’encourage, on se tape sur l’ épaule.
Merci mon Dieu pour ce calme au milieu du tumulte. C’est notre premier marathon. On ne sait pas ce que ça va donner mais on a mis tous les atouts de notre côté. On n’est pas malades, pas blessés ( j’ai mal au tendon d’ Achille droit mais c’est récurrent ), la préparation s’est plutôt bien passée. Let’s go !

8h42 :plus que quelques minutes. J’ai envie de crier. J’ai de l’énergie, j’ai du sang, plein de bonnes ondes. Putain, je veux y aller et courir, courir. D’ailleurs je crie c’est trop fort. Je gueule. Ouais ! Yeah !
Certains, à la demande du speaker chantent « joyeux anniversaire au trentième marathon de Paris». Pas nous, on est concentré sur notre objectif. Serai-je à la hauteur ? Mais c’est une fulgurance. Cela ne dure pas !
Avec les potes, on a décidé de ne pas s’attendre. Chacun sa course. C’est impossible de gérer un autre coureur, déjà que ça va être super dur pour nous…
La plupart des partants ont mis le BOB jaune de l’organisation pour la photo aérienne. Pas nous. On revanche, je le garde en souvenir. Je me dis que si je vois les enfants, je leur laisserai. ( en
fait, je finirai par le balancer rue de Rivoli. Tu ne peux pas courir 42 kms avec un bob à la main !)

8h45 :5,4,3,2,1,0 c’est parti. …Enfin surtout pour les pros devant. Sans s’exciter, en enjambant plein de trucs bizarres, on passera la ligne de départ 48 secondes plus tard. Un vrai privilège. Derrière, certains mettront 17 minutes pour s’élancer !

8h46 : Aux Champs Elysées, pa la pa la pa la pa, Aux Champs Elysées pa la pala pa….

8h48 : Ca n’avance pas vite mais ce n’est pas grave. Comme l’avenue descend vraiment vers la Concorde, il vaut mieux trottiner. De toute façon, on a pas le choix. La chaussée est large, tu penses «la plus belle avenue du monde», mais cela ne suffit pas. Les dossards préférentiels bouchonnent. Du coup, on zigzague un peu entre les concurrents. Je regarde Ludo. Ca l’énerve.
Je lui dit : «t’inquiète, vaut mieux partir tranquille». Mais ce n’est pas son genre. Il doit avoir un train à prendre. Il a le front bas du mec qui veut passer coûte que coûte. Je le regarde alors partir comme un malade. Je sais à ce moment là que je le verrai plus dela course. Bonne chance Ludo !

8h53: J’ai décidé de finir en 2 h 59’59 sec. Je sais au fond de moi que je peux le faire mais que ça va être très dur. Cela dit, selon tous les calculs des sites internets spécialistes, avec comme base mon temps au semi, j’ai vraiment très peu de chance d’y arriver. Cela va de 3h18 à 2 heures 59 dans le meilleur des cas.
Mais bon, je suis pas du genre à me dégonfler. J’ai annoncé 2h59 au monde entier, je pars donc dans cet esprit là.
La phrase du gardois Marc Servière, 50 marathons au compteur, me trotte dans la téte: «Si j’ai un seul conseil à te donner, et pourtant j’en aurai des milliers, le seul important, c’est : ne pars pas plus vite que ta moyenne sinon, t’es sûr d’aller droit au mur . »

8h55 :Arrivé à la Concorde, le bob jaune à la main, je recherche Sandrine et les enfants du regard. Pas de bol ! Je contourne le rond-point par la droite où il y a le plus de monde et ils sont au centre face à l’Arc de Triomphe. Tout au long du parcours je vais d’ailleurs perdre beaucoup d’énergie à essayer de les retrouver.

9h00 :Rue de Rivoli. Apparemment, Matthieu a le même rêve: 2h59. Depuis le départ, il est juste derrière moi. On se parle pas trop mais il est dans ma foulée. Je ne le connais pas plus que cela mais je l’apprécie. Ca a l’air d’être un bon gars. Pas le genre de mec à sela raconter. Dansla rue, c’est pas très agréable. En fonction des groupes et de la trajectoire bleue au milieu de la chaussée, on est obligé de sauter au dessus des bordures centrales pour ne pas perdre le rythme. Mais en doublant, on grille évidemment de l’énergie. Les côtés de la rues sont légèrement en pente et tout le monde veut courir au milieu.
Les premiers photographes, par 6, assis sur des tabourets, essaient de prendre des clichés des 36.000 partants. Bonjour l’abattage. J’espère qu’ils sont payés à la photo et non àla journée. Cadoit rapporter ce genre de boulot à la con. Toutle monde a envie d’une photo avec en toile de fond le
Louvre et Rivoli.
Je vois un maillot du club d’Annemasse en haute-Savoie. Ouah, les savoyards sont là. Alors comme je suis con et content, je crie : « allez les savoyards« . Le mec derrière me regarde et me lance : « tu es Denis » « oui et toi, t’es Olivier, le pote de mon frère. »« Ouais qu’il me répond »  » Le monde est petit, hein ? « Et il s’en va avec sa drôle de démarche. Il doit être nerveux ce gars. Il arrête pas de regarder son cardio. Cette rencontre épateMathieu »C’est incroyable. Tu rencontres toujours des gens comme ça, au hasard ! » La veille déjà, dans une rue de Paris, j’ai croisé Alexandra Geneste avec ses 2 gosses et son américain de mari. c’est vrai, c’est drôle.

9h07 :Arrivée à la Bastille pour le premier ravitaillement. Il y un monde fou. On dirait le tour de France avec des banderoles partout du genre «vive nos étalons », «allez papa», «vous êtes tous des champions» etc
Je ne prends que de l’eau dans des petites bouteilles et j’entame mon premier Energix planqué dans une petite pochette. Tout est numéroté au dos, kilomètre par kilomètre. Je ne peux pas me tromper.
Un coup d’oeil à mon cardio Polar au bras gauche, un autre regard au poignet droit où j’ai attaché un bracelet d’allure ( merci la Caisse d’Epargne ). A 10 sec près, nous sommes dans les temps, pas de panique. On est pas parti trop vite, c’est l’essentiel ! On passe devant le château de Vincennes. Il est très beau…

9h18: Porte de Vincennes. Avec Mathieu, un début de course d’équipe se met en marche. Comme il n’est pas sûr de sa montre, je lui donne les temps kilo/kilo. «Pas de problème, 4’14, c’est parfait», «là, on est un peu vite, 4’02, faut ralentir un peu !». Comme il m’arrive 2 fois de rater la marque des kilomètres, je confonds parfois avec celle des miles, à lui de me prévenir. Si je vais au ravitaillement, je lui ramène une bouteille..
C’est bien de courir avec lui. Il connaît le parcours comme sa poche. Je l’imagine au volant de sa voiture en train de repérer toutes les difficultés du marathon. «Denis, reste à gauche, après ça tourne», «Denis, là ça descend puis après y’a une grosse montée». Ce genre d’indication, ça n’a
pas de prix.
Merci Mathieu. Il a l’air bien. Je lui dis et il répond : «Ce qui m’inquiète, c’est que je crains d’être tout seul tout à l’heure au plus mauvais moment. ». Y’a rien à répondre, juste à méditer !

9h27’26 : 10ème km Porte Dorée à l’entrée du bois de Vincennes. On est des vrais machines.42’20sec.Nickel, pile dans les temps. 1877 ème.
Arielle me dépasse avec ses cheveux verts et sa drôle de bosse en haut du dos. Comment fait-elle pour courir si vite ? Elle doit avoir 45-47 ans. Elle glisse sur le goudron. Pas belle à voir mais efficace l’Arielle. Au final, 24 ème féminine, elle me mettra 4 minutes!

9h51 :15ème kildans le bois de Vincennes et 2ème dose d’energix. Tout va bien. On a pris un peu d’avance.1.03.21 ( + 25 sec).Juste après, il y a une montée puis une grosse descente pour sortir du bois. Je commence à ressentir des petites lourdeurs dans les mollets.
Je me dis «17-18 kms, c’est le passage délicat en semi-marathon et là, il me reste encore 26 kms, ça fait réfléchir. Il faut ménager la bête.».
Il y a peu de spectateurs dans le bois. Heureusement !
Franchement, ce gaillard-là qui en pose une juste à côté du trottoir comme un chien, comme s’il avait la courante, il n’a plus toute sa raison. Tout comme ces mecs qui pissent en courant.
Je demande à Mathieu où est la porte de Charenton ; Je n’ai toujours pas vu la petite famille Clerc et c’est l’un des points de rencontre. En fait, je saurai après que dans le métro, c’est aussi la course pour les suiveurs. La carte du marathon n’est pas si bien faite, avec Sandrine, on n’a pas assez bossé sur leur parcours. Du coup, ils m’ont raté plusieurs fois car sur 10 kms avec les changements, j’allais plus vite que le métro !

10h14.00 : Pile poil, nous sommes au 21ème kilo en 1 heure 28 et 56 sec soit45 secondes d’avance.1835ème et 1836ème place. Et sous la banderolle, qui je vois, Hippolyte. je crie « Hippolyte » puis « Sandrine » qui m’a entendu. Elle a un regard assez halluciné. J’espère sur le moment que je ne lui ai pas fait peur. Etla petite Eléonore, a-t-elle eu le temps de voir son Papa ?
Génial. Je n’oublierai jamais cet instant et ça m’enlève un poids. J’étais tellement déçu de ne pas les retrouver autant pour eux que pour moi.
Je le dis à Matthieu, content pour moi. Le parcours est en descente.
L’allure s’accélère . «Fais attention, me prévientMathieu, y’a une grosse montée avant Bastille dans l’Avenue Daumesnil». Mais moi, j’entends plus rien, je vole, je galope. Malgré la montée, je fais 2 kms en 3’50 puis 3’55.
L’arrivée à la Bastille est fabuleuse. Je suis seul au monde dans une connerie que je vais payer cash tout à l’heure. Des spectateurs partout, le ravitaillement, un groupe de rock joue du U2 et je fais le spectacle en dansant tout en levant les mains. Bravo Denis Clerc!

10h30 : Du coup, au 25ème kms, j’ai une bonne minute d’avance sur mon tableau de marche.1h45 et 14 sec.Jusque-là ça va !
Mais je n’ai plus de nouvelles deMathieu, partiMathieu, oubliéMathieu. Je suis un vrai con, c’était mon seul ami dans cette foule. Et ce n’est pas Monique avec sa casquette et sa queue de cheval qui va m’aider! Monique, je connais son prénom grâce à son dossard dans le dos, elle parle avec son
compagnon: «on va le faire, 2h58,c’est dans la poche» et je la vois partir dans le premier tunnel des voies sur berge. Lugubre le truc. T’es en plein soleil et tu te retrouves subitement en pleine nuit. Là, j’ai pris mon premier coup sur la tête.
Je rattrappe Monique à la sortie pour la perdre dans le tunnel de l’Alma. Je pense 2 secondes àla princesse Diana. Tiens, j’ai envie de pisser moi aussi et y’a personne dans le coin. Non, pas là ! Ca attendra 3 heures plus tard.

10h52.52 : 30ème kmsousla tour Eiffelet je ne vois pasla tour Eiffel. Ca devient grave ma maladie. Je suis toujoursen avance de 40 sec. 2h06’51. Sans le savoir, je suis remonté à la 1770 ème place.
Les gens sont agglutinés le long du parcours sur les parapets. Ils crient mais j’entends de moins en moins bien. Je suis de plus en plus refermé sur moi, comme dans une bulle, comme si mes fonctions vitales étaient atteintes.
Les tunnels restent un mauvais souvenir. Ca monte et ça descend. Ça fait mal aux jambes. Je tourne maintenant en 4’22, 4’25. Cela sent le sapin ! Déjà que je n’aime pas le 16ème arrondissement. Je sens que je vais détester. Et le 31ème km, il est où le 31ème km ? C’est pas là. Merde, ça c’est la pub pour Reebok. Et mon chrono note déjà 3’45 dans ce kilomêtre. Ah ! Je le vois là bas. Putain, c’est le panneau pour les miles. Ils nous emmerdent ces anglais. Voilà, 31 kms. Chiotte. J’ai perdu 15 secondes…

11h15 :Je suis au fond du trou ! Subitement, je suis en train de m’écrouler en arrivant vers le bois de Boulogne. Je prends le célèbre mur du marathon en pleine poire. Pourtant, j’ai tout fait comme on m’a dit au niveau ravitaillement, je n’ai rien raté, j’ai bien mangé mes gels, j’ai bu mes petites bouteilles et pourtant, je flanche, je déraille, je m’incline. Une danoise blonde me passe facile, le premier meneur d’allure aussi. Ce sont des coureurs de très bon niveau payés par l’organisation et reconnaissables à leur ballon rouge. Ils sont censés nous amener au-dessous de la barre mythique des 3 heures. Je ne peux rien faire. Je suis mort, no future, dead, fini, kaputt. Merde. Je regarde ma montre et je me traîne en 4’45 au kilo sans rien pouvoir faire. Je n’ai pas de problème particulier, je ne suis pas essoufflé, je ne suis pas blessé. Non, c’est comme si je marchais avec un seul piston. Certes, j’ai un putain de mal aux jambes et je manque de lucidité mais je suis à fond à12,5 km/h.
Au35ème km, j’ai perdu toute mon avance :2h28’50secet je continue de lâcher 30 secondes par kilomètre. Mais finalement, je m’en fous du temps. Ce que je veux maintenant, c’est finir. Devenir marathonien.  Je prends mon gel dénommé «  Coup de fouet ». On va voir ce qu’on va voir. Ils ne connaissent pas leDenis Clerc.  Tel le cheval de course près de l’hippodrome de Boulogne,

J’attends le coup de cravache pour repartir.  Le glucose doit être en train de pénétrer dans mon sang, alimenter mes muscles. J’attends et il ne se passe rien. Les «coup de fouet » n’ont jamais fait avancé les ânes. Je ne suis qu’un baudet, une bourrique. Bien fait pour moi…
Et là, plus personne ne peut m’aider. A part mon seul ami de marathon, Mathieu!

11h20 : SacréMathieu. Il était juste derrière moi depuis le début, à portée de voix. Il me rattrappe et me secoue : «Allez Denis, on finit ensemble !» Je lui réponds «Non, non, moi je suis mort. Continue seul, tu peux faire en-dessous de 3 heures. Vas-y !» et il me prend alors une dizaine de mêtres ! Putain, quel coureur ! Il est élégant. Il a une belle foulée. Il n’a pas l’air de souffrir le prof de mécanique. Il est fluide.Il est jeune. Pourtant, je m’accroche. Le vieux a des ressources. Mon médecin sportif me dit souvent que la science ne peut répondre à tout. Un gars super-costaud avec une grosse VO2 max peut être moins fort qu’une petite cylindrée. Et pourquoi ? Et bien, pas de réponse scientifique. C’est dansla tête Docteur. Lemental. C’est au pied de la montagne qu’on voit le savoyard. Je n’ai plus de ressources, plus d’essence, plus rien dans les jambes mais mon cerveau commande à toute la machinerie de tenir.Mathieu, c’est ma seule chance de survie sinon je m’échoue. Grâce à sa présence, je me dis que c’est rien 7 bornes même si les 195 derniers mêtres me font mal d’avance. Il y a une côte à 4-5 kil de l’arrivée. J’entends quelqu’un dire : « allez les gars, c’est la dernière bosse, courage! »

Je reviens petit à petit sur mon ange gardien. Je suis un automate. Je pioche mais je ne m’effondre plus.Mathieua l’air usé. Sans rien se dire; on a compris. On va le finir ensemble ce putain de Marathon de Paris, ensemble !

Les meneurs d’allure avec leur ballon rouge nous passent devant les uns après les autres. Il y en a 3 ! C’est chaque fois une petite mort. Dire qu’il y a 20 minutes, je gambadais comme eux. Cela doit être cela le manque d’expérience.

Les 2 derniers kilomêtres sont interminables. Une centaine de concurrents nous ont doublés dans le final. On est en train de prendre grave. Je pense furtivement à Ludo. Je suis sûr qu’il a fait dans les 2h52 comme mon frangin à son premier marathon.

11H47 :Voici enfin l’avenue Foch. Je ne suis pas plus heureux que cela. Je ne réalise pas en fait. J’ai trop mal. J’ai juste envie d’en terminer sans m’écrouler. Je prends la main deMathieuavant le photographe de Maindru.com. Restons dignes même si on doit avoir une drôle de tête. Clic-clac. J’espère qu’il ne l’a pas raté celle là. En fait, il l’aura raté, le visage radieux de Matthieu coupé en 2 comme s’il n’avait été qu’un fantôme.

Voilà, c’est fait. C’est fini.Juste au-delà des 3 heures. La pendule à l’arrivée donne3h02’37 ». Le temps réel est 3h01’45 ». 1877 ème. Franchement, sur le coup, je suis déçu, même dégoûté d’échouer si près du Graal mais je le garde pour moi. Je ne veux pas casser l’ambiance. On marche comme des robots. On se regarde avec des yeux fièvreux sans trop se parler. « putain, putain« , « c’est trop dur« , « plus jamais« . On baisse la tête le temps d’être médaillé puis des bénévoles nous enfilent un magnifique pancho  » gaz de france » et nous filons au massage. La queue n’est pas trop longue mais nous n’en pouvons plus. Nous sommes à la limite de l’évanouissement.Mathieu, tout blanc quitte la file pour respirer. Il a l’air très, très mal. Un marathonien nous dit que le premier c’est toujours comme ça. « L’histoire n’est pas finie, les gars. Vous allez refaire des marathons. Vous êtes arrivés juste après 3 heures. Vous avez encore des choses à vous prouver ! »Il doit avoir raison ce con même si on lui a rien demandé.

12h15 :Enfin le massage. Un moment privilégié. le temps de cette mini récupération, on prend conscience du truc. Les jambes me semblent dures mais pas pour les 2 masseurs, un par mollet. Ils me trouvent frais par rapport à d’autres. Les pieds sont parfaits. Pas d’ampoules, pas d’ongles bleus. Ca va mais j’ai toujours les jambes en feu, bouffées, rongées , bloquées par l’acide lactique.

12h30 :Après être passé à la consigne, je me dirige d’un pas de vieux sénateur vers la tente « C commeSandrine« . En chemin, je tombe, et oui,sur Eric Wacheux de Montpellier. C’est le vendeur du magasin  » Temps Course  » La belle tenue Asics et son marcel, c’est lui qui m’a conseillé de l’acheter.Sandrinen’était pas d’accord. Elle trouvait qu’on voyait trop mon torse velu. Il finit en 3h34, ravi. Il chante, il parle fort mais il s’est pas donné à fond. En revanche, il ne comprend pas ma pointe de déception quand je lui annonce ma performance: « Ben, non, c’est bon 3h02 pour un premier marathon. Je ne sais pas ce qu’il te faut. Attends, y’en a des millliers derrière toi. Je t’avais prévenu, avec tes temps au semi, moins de 3 heures, cela me paraissait impossible. Ton temps, c’est vraiment le mieux que tu pouvais espérer. »

Je retrouve Sandrine, puis les enfants et Ludo sur la pelouse de l’Avenue Foch. Hippo et Léo veulent voirla médaille. Le petit garçon est décu. Son père a fait plus de 3 heures. Putain, il est pire que moi celui-là. « Les chiens ne font pas des chats » comme me le répète sa mère.

Je sens que Ludo est vidé mais super fier de lui. Il se fête un bel anniversaire celui-là. 28 ans dans 3 jours. C’est le boss, le King. Respect au jeune. 2h52. C’est dela bombe. Ilme devance de 10 minutes. Je limite les dégâts par rapport au semi. Je suis tout aussi impressionné par la résistance deMathieu. 1h28 au semi, puis 3h01 au marathon. C’est énorme .

Et Fred. Il arrive un peu plus tard, avec le sourire, le plus frais des 4. Mais qu’a t-il fait depuis tout à l’heure, 8h15. Et bien, il en a ch….4 heures de course. C’est beau. Il a terminé. » Je crois que ce n’est pas pour moi ce genre de truc » qu’il nous répète. Tu déconnes Fred. Toi aussi, t’es un finisher. Y’en a des milliers qui aimeraient ton temps. Ils sont d’ailleurs encore en train de courir.

Quelques photos de groupe avec les médailles et on se quitte assez rapidement près de l’Arc de Triomphe. J’ai froid, faim. Je suis fatigué, l’histoire est presque terminée.

20h00 : Dans le TGV, je tombe encore par hasard sur le cousin de Corinne Denis « Et toi combien t’as fait ? » etc,etc,etc

Impossible de dormir. Je pense à cette journée mémorable.Je pense qu’il faut absolument écrire pour ne rien oublier.
Voilà. C’est fait !

* Denis Clerc, Journaliste France 3 Sud
* Ludovic Trabuchet : Rédacteur en chef adjoint à Midi Libre Mende
* Matthieu Gibert  de Sète
* Frédéric Foulquier de Mende

 

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